Chapitre 19 – Etreinte

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Le noir complet. La douloureuse sensation de membres engourdis par la fatigue et les efforts. Je réalisai que mes yeux étaient clos, que j’étais couchée dans un lit très confortable. Pas la peine de m’éveiller totalement pour constater ma réintégration au deuxième étage du manoir Séraphin. Sans nul doute dans ce qui m’avait servi de chambre ces dernières 24 heures. Glissant doucement mes mains le long des pans de couverture repliée sur moi, je tentai de me dégager mais constatai que j’étais coincée dans mon sarcophage de coton. A tâtons, je m’aventurai à quelques centimètres et constatai que je n’étais pas seule. J’ouvris les yeux d’un coup. Comme je m’y attendais, Jean était couché à côté de moi. Il me fixait de son regard dur, une expression de souffrance sur le visage.

Je sentais son envie toute aussi impérieuse de me posséder, doublée d’une détresse et d’un abandon presque total.

Je le fixai à mon tour, sans prononcer un mot. Et partis, le souffle coupé par un désir violent mêlé d’anxiété, à la découverte de son nez, de ses pommettes, de son front et de sa bouche. Sans crier gare, il prit ma tête dans ses mains et m’embrassa de toutes ses forces. Je sentais son envie toute aussi impérieuse de me posséder, doublée d’une détresse et d’un abandon presque total.

Nous fîmes l’amour pendant une éternité.

Et puis les rayons de lumière traversèrent les mailles serrées des rideaux de ma chambre. Jean s’extirpa de mes bras, alors que je flottais entre sommeil et veille, enivrée par son odeur, bercée par ses assauts répétés. Il se rhabilla, se tourna vers moi un léger sourire sur les lèvres. Mi-tendre, mi-contrit, puis sortit. Je n’eus même pas le temps de prononcer une phrase. Combien de temps s’était écoulé depuis notre retour sur l’île? Qu’étaient devenus Julien, Ariane, Joséphine? Avais-je cauchemardé notre enlèvement? Les morts de M. Séraphin et d’Alex? Komenko et sa clique? Les baisers de Jean?

Je me levai avec peine et me dirigeai vers la salle de bain. Je ressortis quelques-uns de mes accessoires (remballés à la va-vite la veille au matin), et me glissai sous la douche. La sensation de l’eau chaude sur mes cheveux, sur les muscles de mon visage et de mon corps encore endolori, me fit comme l’effet d’un long et doux massage. La situation était de plus en plus complexe, mais paradoxalement, les décisions à prendre semblaient de plus en plus limpides. Même avec deux cadavres dans les parages, un mafieux russe et un frère jaloux, plus moyen pour moi de quitter l’île. De quitter les Séraphin. De quitter Jean.

J’émergeai enfin des vapeurs d’eau brûlante, enfilai rapidement une tenue confortable (jean/marinière/Converse) et me décidai à franchir le seuil de ma porte. Rapidement, je tombai sur Annick, au moment où elle sortait de l’une des chambres de l’étage. Elle me sourit avant de s’éloigner vers le fond du couloir, à l’opposé de ma chambre. Je n’osai pas la retenir pour lui poser des questions. Elle ne semblait pas du genre à lâcher des infos facilement. Mieux valait trouver un Séraphin dans les parages pour tenter de refaire le film des dernières heures de la nuit. Je me dirigeai vers les escaliers et les descendis rapidement jusqu’en bas. En évitant même un regard vers le bureau du patriarche. Je ne voulais pas imaginer ce qui pouvait encore subsister des traces de l’abominable parricide. Brrr…

Avant d’arriver en bas des marches, j’entendis des voix monter dans le salon. Je tendis l’oreille: « Non, commissaire, aucun bateau n’a mouillé à proximité de Ploubelle-île pendant la tempête. Impossible de toute façon. Bien trop de mer, bien trop de vent. » Je reconnus tout de suite la voix un peu rude de Maxime, l’intendant. Je n’eus pas le temps de remonter d’un étage, que quatre hommes sortirent dans le hall. Robin, dernier à franchir le seuil du salon, reprit à l’adresse des deux inconnus, des policiers, de toute évidence: « Père n’est pas rentré de Turin. On ne l’a pas revu depuis la semaine dernière. Il y est pour affaire avec Blanche de Fronsac, son associée. Et notre frère Alex avait des affaires à régler à Paris, il n’est pas rentré, lui non plus. » « Pourtant, le responsable de l’aérodrome de Lorient nous a indiqué l’avoir aperçu il y a deux jours avec une jeune femme… » En même temps qu’il prononçait ces mots, le plus âgé des deux hommes (le commissaire?) leva les yeux vers moi et sourit. « Bonjour mademoiselle. Puis-je savoir qui vous êtes? » « Une invitée », gronda Jean, sortant de la pénombre du couloir menant aux cuisines. « Adèle est ma nouvelle collaboratrice, ajouta Robin, affable. Je dirige à partir de Ploubelle-île une petite maison d’édition jeunesse. Mademoiselle Laurrisson est chargée de la branche adolescents. »

« Alors les tourtereaux, va falloir penser à se décoller. Adèle, nous avons du travail. »

Je n’en menais pas large. Que devais-je dire… Pas dire. Je descendis lentement les marches du grand escalier, un sourire timide sur les lèvres. (Une fois encore: dans quel merdier m’étais-je encore fourré… Les flics maintenant?) « Bonjour, heu… commissaire? » « Commissaire Martin. Mademoiselle Laurrisson, c’est ça? Depuis combien de temps êtes-vous sur l’île? » « Avant-hier soir », lui répondis-je. « Vous venez de…? » « De Paris, le coupa Robin. Je suis allé la chercher à la gare il y a deux jours, dans la soirée, juste avant que la tempête ne se déclenche. » « Ah… Et vous avez pris le TGV? » « Euh… oui, fis-je timidement (le TGV? Il allait jusqu’où déjà…?). Mais il ne va pas très vite pour un TGV, hein, hum… Plutôt un tortillard à partir de… Angers? Le Mans? » (Lecture pour la plage: le Grand test de culture G, option géographie…) « Oui, bien sûr, oui… Et vous n’avez vu aucun bateau accoster à proximité de l’îlot depuis que vous êtes ici? » Je ne répondis pas tout de suite. Le policier sembla ne pas noter mon hésitation. « Non », finis-je par dire, d’une voix à peu près ferme. Un peu plus aiguë qu’à l’ordinaire. « Ah. Très bien… » Il n’ajouta rien et, se tournant vers Robin et Maxime (Jean s’était rapproché de moi sans que je l’eusse remarqué), leur serra la louche puis mit les voiles, suivi de près par son collègue, direction le ponton sud.

Jean me prit la main en les regardant s’éloigner. « Ils reviendront… eux aussi. » Alors que j’embrassai distraitement les doigts de sa main gauche, un œil sur la vedette de la police fluviale s’éloignant dans le petit matin clair, Robin se tourna vers nous. Il se renfrogna imperceptiblement, avant d’afficher son sourire le plus franc sur son doux visage: « Alors les tourtereaux, va falloir penser à se décoller. Adèle, nous avons du travail. » Je regardai Jean d’un air interrogateur. « Vas-y. Je ne suis pas loin. » Encore hésitante, je suivis Robin dans l’escalier menant au premier. Il s’arrêta devant le bureau où son père nous était apparu 24 heures plus tôt, la cervelle explosée sur le cuir souple de son fauteuil. « Adèle, installe-toi, je te fais porter les manuscrits que j’ai reçu ces dernières semaines. Tu les lis, m’en sélectionnes quelques-uns, tu me les résumes. Puis nous aviserons. » Je restai interdite devant le spectacle qui s’offrait à moi. Entièrement repeinte et redécorée, la pièce était méconnaissable. J’y entrai et humai l’odeur de peinture et de colle à papier peint. « Je suis prête », furent mes seules paroles avant de prendre place dans le large fauteuil face à la fenêtre, offrant une magnifique vue sur la mer. Calme et belle.

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3 Commentaires pour "Chapitre 19 – Etreinte"

  1. Ficelle
    Ficelle
    02/07/2009 at 7 h 31 min Liens permanent

    Spéciale dédicace à ma relectrice préférée!! Txxxx

  2. Ficelle
    camille
    10/07/2009 at 8 h 34 min Liens permanent

    encore!!encore!!encore!!
    (j’suis un peu jalouse, c’est moi ta lectrice préférée…!)

  3. Ficelle
    Ficelle
    10/07/2009 at 16 h 41 min Liens permanent

    Promis, demain matin, je vous ponds ça! Si j’ments, j’vais en… shopping?
    @Camille: tu es ma « lectrice » préférée, pas ma « relectrice » préférée… Hein, comme ça, pas de jalouse!

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