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Je restai là, sans trop savoir quoi faire, un peu paniquée. Jean me tira fermement derrière lui, alors qu’une clé tournait dans la serrure. Nous entendîmes bientôt: « Quoi? Mais… mais c’est ouvert… » Soudain, plus rien. Puis, très doucement, la porte s’entrouvrit et Alex se faufila par l’entrebâillement, sur ses gardes. « Adèle…? » Il n’eut pas le temps de pousser un cri de surprise que Jean lui mettait le revolver sur la tempe. « Si tu bouges, je t’assomme. Tu sais que j’en suis capable. Pas de blague. » Robin se précipita sur son jeune frère, lui attrapa les mains et lui tint les bras serrés derrière le dos. « Qu’est-ce tu fous avec Komenko, Alex? Qu’est-ce qu’il t’a promis pour que tu vendes tes sœurs, salopard?! »
« Je me doutais bien que vous tenteriez quelque chose… Mais pas que vous vous jetteriez dans la gueule du loup! »
Jean lui intima l’ordre de baisser d’un ton et poussa Alex vers la couchette. « Qu’est-ce que tu espérais, hein, p’tit merdeux? Que tu n’aurais pas de compte à rendre? Que t’allais t’en tirer comme ça? Et bien non. C’est vraiment mal me connaître… Mal connaître Robin. Tu sais qu’on allait venir, hein? » Il s’agissait plus là d’une question rhétorique plutôt que d’une réelle interrogation. Son cadet le fixait, les yeux débordant de haine et de mépris. Il répondit tout de même, par bravade: « Je me doutais bien que vous tenteriez quelque chose… Mais pas que vous vous jetteriez dans la gueule du loup! » Un mince sourire apparut sur son visage. Ce dingue se réjouissait de cette confrontation. Souhaitait que ses frères fussent pris… ou même pire. J’en eu froid dans le dos. J’avais juste envie de dire: pourquoi tant de haine?! Collée au mur proche de la porte, j’observais cette scène d’un autre monde… Triste et effrayante.
Jean reprit: « On va se sortir de ce traquenard et tu viens avec nous, p’tit con. Que tu le veilles ou non. Tu vas pas foutre ta merde, cette fois. Il y a des personnes innocentes que tu as impliquées cette histoire, tu le sais. Dans cette… Dans ta vengeance. » Mon sang ne fit qu’un tour. Il parlait de moi là… Et c’était quoi cette vengeance? De quoi Alex devait-il se venger? Sans trop réfléchir, je m’interposai (ok, toujours à faire la fière… Curieuse? Moi?): « Hé, moi je veux savoir, vous me devez au moins ça, hein! J’y comprends rien à vos histoires, et j’ai la trouille… Je veux qu’on m’explique ce qu’on fait là… Pourquoi vous vous détestez… Pourquoi… » Jean se figea et se tourna vers Alex, le regard noir. Nous tendîmes l’oreille à notre tour et ouîmes à nouveaux des pas se rapprocher. Alex n’eut pas le temps de faire un geste que ses deux aînés étaient sur lui, le maintenant serré et lui couvrant la bouche, étouffant ainsi toute velléité d’appels au secours. Essayant en vain (et par pure provocation sans doute) d’attirer l’attention de la personne au-dehors, Alex se débâtit comme un diable, multipliant les « mgrmm!*?&* » rageurs. Puis les pas se perdirent dans le silence de la nuit. Au bout de quelques minutes, Robin et Jean desserrèrent leur étreinte. « Qu’est-ce que tu cherches Alex? A t’en sortir? Mais t’es fichu mon pote. Je sais tout. Je sais que c’est toi pour papa. Je sais que c’est toi qui l’a tué. » Alex et Robin (et moi accessoirement) se figèrent. Le rouge monta aux joues d’Alex, tandis que Robin le fixait, incrédule. Accusé, acculé, éperdu, Alex lança à Jean:
« Tu sais pas ce qu’il m’a fait… Ce qu’il a fait à Julien… A maman! Tu sais rien toi! J’avais pas d’autre solution… Et il allait tout filer à sa pute, là. Toute la fortune de maman à cette sorcière! » Abasourdie, je restai totalement scotchée par cet aveu. Comment Alex, ce type jeune, branché, détendu (Alex!! Le gars qui roule en voiture de sport et pilote des avions pour la frime…!) avait-il pu exploser la cervelle de son propre paternel?! C’était complètement dingue. Sans vraiment préméditer mon geste (une tentative de sauvetage désespérée du « pauvre » Alex? J’étais assez débile/compatissante/maso pour ça…), je me jetai aux pieds du… meurtrier: « Mais Alex, pourquoi? Qu’est-ce que ton père a fait de si terrible? Ce que tu as fait a un rapport avec ta mère? Mais de quoi est-elle morte, bordel?! » Les yeux pleins de larmes, Alex baissa la tête et, fixant le sol, se mit à raconter:
« Quand mes parents se sont rencontrés, ma mère était à l’internat sur le continent et ses parents vivaient à Ploubelle-île. Des aristos plutôt coincés, autarciques et cathos, que tous leurs enfants ont fui les uns après les autres, dès qu’ils en ont eu l’occasion. Sauf maman, qui était la plus jeune et rentrait chaque week-end sur l’îlot. Et puis un jour, elle y a ramené mon père… dont elle était enceinte, et qu’elle a dû épouser illico. Un enfant non désiré, un mariage express, pour le plus grand malheur de tous. » J’entendis grommeler derrière mon dos et jetai un coup d’œil à Jean, qui s’était détourné et gardait la porte. Mais je savais qu’il ne perdait pas une miette du récit de son frère. Robin, de l’autre côté de la cabine, serrait les poings, incapable de cacher le dégoût que lui inspirait le benjamin des Séraphin.
Notre tentative de rébellion n’a pas trop plu à Père… qui a décidé de nous punir en nous envoyant sur les yachts de passage, jouer les larbins… voire pire.
Alex reprit: « Et puis nos parents se sont installés sur Ploubelle-île, ont eu d’autres enfants – ma mère a clairement reproduit le schéma de sa propre fratrie… Mon père a repris les activités d’affaires de son propre père, un agent de change de Lorient, développant son réseau au fil des années, dans des eaux… plus sombres. Nos grands-parents sont morts et notre père a fait petit à petit de Ploubelle-île une plaque tournante de blanchiment d’argent. Des hommes d’affaires russes, britanniques, français ont commencé à faire escale ici, à la saison creuse. Personne ne vient sur notre îlot, à part quelques touristes qui prennent une chambre pour une ou deux nuits et font un peu de catamaran dans le coin. Sinon, c’est très tranquille… Très discret. Et puis, quand Robin et Jean sont allés au lycée, les filles, Julien et moi sommes restés sur le rocher, à subir les colères de notre… tyran domestique. A faire ses quatre volontés. A voir maman humiliée quotidiennement. Alors, on a essayé de l’ouvrir… Sauf Joséphine, que papa adorait et gâtait, chouchoutait. Notre tentative de rébellion n’a pas trop plu à Père… qui a décidé de nous punir en nous envoyant sur les yachts de passage, jouer les larbins… voire pire. Julien a même subi des… attouchements. Ariane a mordu, elle. Elle ne s’est pas laissée faire. Papa ne l’a plus jamais envoyé au turbin. Et puis maman s’est rendue compte du petit manège de papa. Elle a accepté d’aller jouer les hôtesses… pour nous. Pour nous protéger. Et puis, il y a eu cet « accident ». »
J’écoutais, hébétée. Submergé par l’émotion, Alex fut soudain saisi de sanglots. Il ne parvenait plus à articuler. J’attendais la suite… en vain. Je jetai un coup d’œil dans la direction de Robin, puis de Jean. Alors que le second s’était réfugié dans le mutisme, le premier prit la parole, d’une voix froide, éteinte. « Maman est sortie en mer, rejoindre le bateau d’un Anglais, Hardtford. Un très bon client de Père. La mer était grosse… Elle a absolument voulu rentrer sur l’île en fin de soirée… Et… Et on ne l’a jamais revue. » Noyée. Ecrasée sur les rochers par la force des vagues? Je restai sans voix à l’issue de ce récit tragique, imaginant la fin de cette mater dolorosa. Tous les quatre, nous ne prononçâmes plus un mot pendant de longues minutes. Trois frères, un parricide, un « nettoyeur », un « éditeur »… et moi. Comment allions-nous nous sortir de cet enfer? Je n’eus pas le temps de me poser cette question très longtemps. Alors qu’une chape de plomb s’était abattue sur la cabine, nous entendîmes à nouveau gratter à la porte.
10/06/2009 at 9 h 26 min Liens permanent
j’espère qu’il y aura encore des petits fricotis entre nos deux amis quand même…
10/06/2009 at 9 h 46 min Liens permanent
Mais oui! T’inquiète… Mais fallait bien qu’on sache enfin quel vilain était ce père Séraphin… Vilain, nan? Assez vilain? Héhé…
12/06/2009 at 12 h 42 min Liens permanent
Décidemment, quelle famille ! Et quel plaisir de les retrouver chaque semaine !
14/06/2009 at 15 h 30 min Liens permanent
@Catherine: en fait, tu es spamée… Va comprendre…