
Julien s’était assoupi, me laissant seule avec mes pensées. La porte était ouverte (j’avais vérifié), mais pour rien au monde, je ne l’aurais franchie. Pendant plusieurs heures, le cadet des Séraphin avait tenté de me convertir à ses jeux de société « pour passer le temps et déstresser »… Peine perdue, j’avais refusé en bloc. Car 1) je déteste jouer en temps normal et 2) je n’avais franchement pas la tête, en plein drame familial et intrigue version Dix petits nègres, à me « faire un p’tit Uno » (Julien dans le texte).
Il ne semblait pas vraiment affecté. Fataliste plutôt.
J’avais bien essayer quant à moi d’aborder avec lui la mort de son père, qui remontait à présent à environ 12 heures, sans grand résultat. Il ne semblait pas vraiment affecté. Fataliste plutôt. « Tu sais, de toute façon, mon père et moi… », fut le seul commentaire dont il me gratifia. Je n’insistai pas, persuadée qu’il me cachait bien des choses et qu’il ne m’en dirait (une fois encore) pas vraiment plus. Mais ce mutisme contribuait à me mettre mal à l’aise. A sa place, j’aurais été effondrée, sombre ou larmoyantes (comme souvent?)… Bref, je me repassai le film des dernières 24 heures, me demandant à quel moment j’avais cessé de m’amuser de toutes ces bizarreries…
Quand un mouvement lent et discret attira mon attention. La poignée de la porte s’abaissait doucement… Un grincement se fit entendre, réveillant en sursaut mon geôlier comateux. « Qui est-là? » demanda Julien d’une petite voix aigüe en sautant maladroitement sur ses jambes, longues et fines. « C’est moi, ferme-là! » grogna une voix, néanmoins féminine. Une jeune fille passa la tête, puis le haut du corps par la porte entrouverte, scrutant l’intérieur, puis entra et referma rapidement derrière elle. « Mais qu’est-ce que tu fous là, Ariane?! T’étais sensée rester à terre pour récupérer le colis! Comment t’as fait pour arriver sur l’île de toute façon? » La grande fille, peut-être âgée de 15 ou 16 ans, se fendit d’une joli sourire. « Ah, ah! Mystère et boule de gomme… J’allais pas pourrir au lycée pendant que vous vous amusiez sans moi! » « Et Joséphine, elle est où? Elle est pas venue j’espère! » reprit Julien, franchement agacé. « Ben si pourquoi? Et puis d’abord, tu te prends pour papa ou quoi? On fait ce qu’on veut, on a aucun compte à te rendre. » Julien se rembrunit.
« Papa est mort, Ariane. » La grande gigue se figea instantanément, ouvrant les yeux grands comme des soucoupes. « Quoi? Mais qu’est que tu racontes? Quand? C’est pas possible, il était à Lorient hier soir! » « Non, il n’était pas à Lorient. Il était ici avec Blanche. On l’a trouvé ce matin, une balle dans la tête. » « Hein, mais tu racontes n’importe quoi! Faut te faire soigner mon pauvre! Pfff… n’importe quoi! » Ariane s’agitait, multipliant les allers-retours dans la pièce. « Non, c’est pas possible… Il était à Lorient, c’est ce qu’Alex m’a dit… » murmurait-elle en boucle.
Puis, soudain, elle se planta devant moi. « C’est elle? C’est l’assistance de Robin? » « Euh… oui » balbutia-je, un peu décontenancée par son attitude franchement impolie bravache. « Elle reste là le temps qu’on trouve une solution avec Komenko, expliqua Julien. On ne préfère pas qu’il la voit. Et puis… il y a papa. » « Quoi? Mais où est-il? » « Il s’est pris une bastos, je viens de te dire! T’es sourde ou quoi… Il est dans son bureau. A moins que Maxime ait eu le temps de le changer d’endroit. » « Tu déconnes pas là? », reprit Ariane, réellement ébranlée cette fois. Croisant le regard furieux de son frère, elle se tut et alla s’asseoir dans un coin de la pièce, un peu sonnée (enfin!). Pendant de longues minutes, plus personne ne parla.
Et puis, la porte s’ouvrit à nouveau sur… Ariane? Ou sa copie conforme! Une autre jeune femme, un peu plus âgée mais affichant peu ou prou les mêmes traits du visage, entra brusquement dans la petite pièce. Outre leurs années d’écart, les deux sœurs se distinguaient surtout par leurs looks diamétralement opposés. La plus jeune arborait un duo jean/polaire pas franchement sexy, alors que l’autre portait une tunique parfaitement coupée (Maje? Comptoir?) sur des leggings en laine partiellement recouverts de jolies bottines (Chloé? Hum… je m’égare). « Ariane! Papa est mort! Souffla-t-elle. Je viens de croiser Annick, elle m’a appris la nouvelle! On l’a A-SSA-SSi-NE!! » Avisant la présence de son frère et tremblant légèrement, elle se jeta dans les bras de Julien, les traits tendus, les larmes aux yeux. « Il vient de me le dire, marmonna sa jeune sœur. Tu vas pas nous chier une pendule… C’est pas comme si on ne se doutait pas qu’il finirait comme ça, ce vieux salop! »
Joséphine (j’ai deviné, hein, je suis pas débile…) s’extirpa des bras de Julien et se tourna vers Ariane: « Comment tu peux dire ça! Comment tu peux l’insulter alors qu’il vient de se faire tuer! C’est dégueulasse! T’es vraiment qu’une ingrate! » Elle montrait à présent tous les signes d’une colère noire. Elle reprit, éructant contre sa petite sœur, toujours impassible: « De toute façon, tu ne l’as jamais aimé, jamais soutenu…! C’est pas sa faute si maman est morte! Il n’y pouvait rien… », hurla l’aînée au nez de la cadette. Qui lui lança: « Tu parles… Allez, arrête ton psychodrame et tais-toi… » En prononçant ces mots, Ariane fit un signe à sa sœur dans ma direction.
Joséphine me regarda, surprise. « Mais qui êtes-vous? Ah… Adèle, c’est ça? » Elle retrouva presque instantanément un air posé et engageant. « Robin et papa m’avaient prévenue de votre arrivée. C’est vraiment dommage que nous fassions connaissance dans ces circonstances. Habituellement, Ploubelle-île est un endroit vraiment charmant, dont je suis sûre que vous apprécierez la qualité de vie… » « Mais tu déraille ma pauvre, s’exclama sa sœur. Je suis pas sûre qu’Adèle ait envie de rester une minute de plus sur cette ilot minable une fois cette histoire terminée! Tu parles vraiment pour ne rien dire… »
« Message de Robin: vous gardez Adèle avec vous. Pas de vague avant 48 heures ».
L’ambiance était électrique. Les deux sœurs étaient sur le point de reprendre leurs échanges franchement agressifs, quand la porte s’ouvrit à nouveau. C’était Maxime, qui nous fit signe de sortir. « La voie est libre, dit-il. Vous foncez au ponton nord. Un bateau vous y attend. Vous mettez le cap sur Lorient et vous vous planquez dans l’appartement. » Et, à Joséphine: « Message de Robin: ni débordements, ni repérage par les flics. Et surtout, vous gardez Adèle avec vous. Pas de vague avant 48 heures ». « C’est compris », lui répondit simplement la jeune femme, pas étonnée le moins du monde par les ordres édictés par l’intendant. Julien, un peu piteux, me tira gentiment vers l’extérieur. Il n’était pas (comme d’habitude?) à la manœuvre mais tenait à rester « responsable » de ma personne. Cette attention, même un peu désespérée de la part de l’adolescent, visiblement en mal de reconnaissance, me toucha. « Je te suis, ne t’inquiète pas », lui murmurais-je, compatissante.
Nous courûmes sous la pluie jusqu’à l’extrémité nord du parc, puis descendîmes un petit escalier de pierres, dans le même genre que celui emprunté la veille. Arrivés en bas, nous avisâmes une vedette amarrée au petit ponton. Devant, trois hommes nous attendaient. Je reconnus presque immédiatement Alex. Devant lui, un grand bonhomme moustachu protégeait à l’aide d’un parapluie un autre homme, tout aussi grand et massif, vêtu d’une large veste en fourrure. Ce dernier souriait en nous tendant les bras.
20/05/2009 at 14 h 51 min Liens permanent
mais elle part sans Jean…sauf si l’homme est jean…!
20/05/2009 at 16 h 16 min Liens permanent
Ah… Mystère et boule de gomme, comme dirait une certaine Ariane!
24/05/2009 at 0 h 06 min Liens permanent
Mais dis donc toutes ces portes qui s’ouvrent et se referment, c’est du Labiche !
24/05/2009 at 11 h 34 min Liens permanent
Avec tous ces frères et soeurs aux caractères bien trempés mais si diffèrents au final, je me demande bien pourquoi les réactions à l’annonce du décès du père sont si opposées?… Soit catastrophées, soit presque indiffèrentes!…
)
Est-ce la situation avec Komenko qui les oblige à mettre leurs émotions de côté?…Ou y a-t-il encore un autre énorme mystère par rapport à la personnalité du père???… Mystères, mystères!… J’attends la suite avec impatience!…
24/05/2009 at 13 h 53 min Liens permanent
@ Tibo: trop cultivé dis donc… Moi j’ai dû aller sur Wikipédia pour savoir qui était cet « auteur dramatique français, élu membre de l’Académie française en 1880″… Héhé.
@ Evilysangel: ou les deux!
24/05/2009 at 14 h 59 min Liens permanent
Hou, là, là ! Quelle famille ! Déjà les frères ils étaient pas « piqué des hannetons », mais les deux frangines c’est pas mal non plus. Et c’est quoi cette histire du père qui aurait été à Lorient le soir alors qu’il se faisait tuer dans son bureau. Bizarre, bizarre… comme dirait Louis Jouvet.
25/05/2009 at 15 h 13 min Liens permanent
C’est insoutenable ce suspens!!!
26/05/2009 at 16 h 46 min Liens permanent
Super !
J’arrive moi aussi par le blog d’Ezabel, ton feuilleton nous tient en haleine.
Vivement les prochains épisodes