Chapitre 9 – Curiosité

escalier

Crédit: www.chateaudejouhe.com

« Terminé! Tu peux le leur dire. C’est fini, terminé! » L’homme avait prononcé ces mots d’une voix forte et grave. L’expression de son visage m ‘échappait – il me tournait le dos. Mais je compris au ton de sa phrase qu’il ne souffrirait pas d’être contredit. D’ailleurs son père, raide dans son fauteuil mais toujours souriant, ne fit pas même mine de lui demander des explications.

« Adèle est la nouvelle assistante de Robin. Elle va vivre parmi nous quelques temps. »

« Jean, nous parlerons de tout cela plus tard. Nous avons une invitée, que tu as bousculée, je te signale. Tu devrais peut-être t’en excuser auprès d’elle. » Ce que l’homme, visiblement toujours aussi furieux, ne fit pas. Se levant, le maître des lieux me dit alors, sans plus de cérémonie: « Adèle, je vous présente mon fils aîné, Jean Séraphin. Veuillez pardonner sa rudesse, il vient de faire un long voyage… » Et se tournant à nouveau vers son fils, il ajouta: « Adèle est la nouvelle assistante de Robin. Elle va vivre parmi nous quelques temps ».

Le nouveau venu m’observa une minute, son regard fouillant le mien, puis il sortit précipitamment de la pièce. « Nous avons à parler, père, lança-t-il, déjà dans le hall. Et vite. » Nous l’entendîmes grimper les marches du grand escalier, le bruit de ses bottes résonnant jusqu’à nous. J’étais franchement interpellée par ce comportement… rustre? Je ne décelais aucune méchanceté ni mépris dans ces agissements (contrairement à sa future belle-mère…), mais bien plutôt de la colère, teintée de réserve à mon encontre. Son père prit congé d’un sourire, et quitta la table pour la pièce adjacente – un salon des plus confortables, par la porte duquel j’avais pu jeter plus tôt un coup d’œil curieux. Larges fauteuils clubs et cheminée de pierre, tapis épais et guéridons fleuris donnaient à la pièce toute sa chaleur et son confort.

Alex et Blanche le suivirent, tandis que Julien m’entrainai dans le hall. « Encore désolé pour mon frère, il est plutôt ours dans son genre. Viens, je te raccompagne jusqu’en haut. » Je me laissai guider, vaguement intriguée par les murmures qui filtraient de la pièce voisine, mais comprenant que je n’étais plus la bienvenue au rez-de-chaussée. Quel homme étrange… me dis-je. Et pourquoi une telle rage? Que ne voulait-il plus faire? Ou voir? Ou dire? Encore un étrange comportement et un mystère de plus à élucider. Mais souhaitais-je vraiment en savoir plus. Jean m’avait fait un peu peur. Peut-être les activités de la famille Séraphin ne gagnaient-elles pas à être explorées plus avant finalement. Ma curiosité était piquée, mais la violence de l’entrée de Jean m’avait un peu refroidie. Quelle chose pouvait mettre un tel homme dans un état pareil?

Julien bavardait à côté de moi, mais je n’écoutais que distraitement. Il était question de son bac, de ses résultats toujours insuffisants aux yeux de son père… « Et ta mère? », fis-je soudain, réalisant qu’il manquait nettement une personne au tableau. « Elle est morte », dit simplement l’adolescent. « Oh… Je suis désolée. » A voir son visage soudain fermé, je regrettai immédiatement ma brusque sortie. Il ne sembla pas enclin à m’en dire d’avantage et je ne posai aucun question supplémentaire. Je sentis que j’en avais assez dit. Sombre, Julien me laissa sur le palier du deuxième étage et redescendit en marmonnant un « à demain » à peine audible.

J’avais gaffé, là. Peut-être ce décès était-il récent? Mais alors, que venait faire cette Blanche si tôt au bras d’un veuf de fraîche date? Peut-être M. Séraphin et son épouse n’étaient-ils déjà plus un couple au moment du décès… Je me perdais en conjectures. C’est alors qu’au fond du couloir, j’apperçus Jean refermer une porte et s’avancer dans ma direction. Quand il me vit, il eut un geste de surprise. Il passa devant moi sans m’adresser la parole et pris le virage vers l’escalier d’une démarche rapide et assurée. Je glissai quant à moi la clé dans ma serrure et me rendis compte que la porte n’était pas verrouillée. Je me souvenais pourtant de l’avoir fermée en partant… Ou peut-être avais-je simplement pensé le faire et oublié, après avoir découvert le passage utilisé par Julien. Peu importait, je savais à présent que je n’étais pas la seule à pouvoir entrer dans cet endroit.

Envoyant valdinguer mes compensées et jetant ma robe et mon gilet à sequins sur le fauteuil à côté du lit, j’enfilai rapidement mon vieux t-shirt à l’effigie des Bisounours (un peu la honte quand même…) et filais me rafraîchir dans la salle de bain. Farfouillant dans la trousse de toilette, j’en sortis deux petits élastiques strassés, que j’enroulai rapidement à l’extrémité de mes deux tresses. Me regardant dans le miroir, je me fis deux réflexions: 1) A 25 ans, je trouvais mon visage encore très enfantin, ce qui ne me plaisais guère… Les tresses n’arrangeaient rien, mais bon, personne n’était censé les voir. 2) Même si je tombais de sommeil, je n’étais pas certaine de pouvoir m’endormir tant j’étais excitée par ce lieu, ses habitants et le halo de mystère qui entourait le tout. De plus, le vent soufflait dehors, s’engouffrant dans les volets et les faisant claquer régulièrement. Malgré cela, la pièce était douillette. Les radiateurs fonctionnaient encore – ce qui n’était franchement pas du luxe par cette nuit glaciale de ce début du mois de mai.

Je grimpais dans mon lit, enfonçant avec délice mon visage dans les oreillers. J’éteignis la lampe de chevet et fermai les yeux, serrant très fort l’édredon entre mes cuisses. Quelle journée! Je ne devais pas oublier d’appeler ma sœur et ma mère le lendemain, pour leur dire que j’étais bien arrivée, que tout allait bien, blablabla. Surtout, ne pas leur raconter mes doutes quant à la « normalité » des Séraphin, ni mes interrogations sur leurs activités et leur drôle de manière de se déplacer dans le manoir. Se déplacer dans le manoir… Voilà qui me donnait des idées. Mauvaises, les idées, bien sûr.

Je sautai au bas du lit et enfilai rapidement mon long gilet de laine beige. Je pris mon briquet dans mon sac à dos de voyage, un joli sac Bensimon bleu marine à tirettes en cuir, et vérifiai qu’il était encore en état de marche… prolongée. Je passai ensuite une main sur le mur où j’avais découvert un peu plus tôt la fente et le passage, l’ouvris sans difficulté et me faufilai à l’intérieur. Il y faisait nuit noire. Mon cœur battait la chamade, mais pas de quoi me faire reculer, au contraire. A la lumière de la flamme du briquet, je suivis un long couloir dont je ne voyais pas le bout. Puis soudain, je faillis tomber. Des marches. En avançant la flamme, j’en découvris qui montaient et d’autres qui descendaient. Je pris le chemin du bas.

Non que je me sentis en danger, mais j’avais peur d’être découverte.

La descente fut plus longue que ce à quoi je m’attendais. A mi-parcours, un palier, que je laissai sur ma droite. Au bout de quelques minutes, qui me semblèrent une éternité, je parvins à un nouveau couloir. Je m’y enfonçai le cœur palpitant, quand je vis, non loin, un rai de lumière. Je m’en approchai le plus doucement possible, nettement effrayée cette fois. Non que je me sentis en danger, mais j’avais peur d’être découverte. Nouvelle venue fouineuse et cachotière… Pas bon, pas bon du tout. A quelques centimètres de la fente, je m’arrêtai et tendis l’oreille.

J’identifiai bientôt le crépitement d’un feu de bois, puis des bruits de pas, lents et réguliers. Et soudain, une voix: « Je pense que c’est une erreur d’avoir fait venir une étrangère ici ». C’était la voix grave de Jean. « Nous n’avons aucun intérêt à avoir quelqu’un susceptible de découvrir nos petits secrets… Et je t’épargne le pire, sache-le. » « Il n’y aura pas de problème, je t’assure, nota la voix policée et rassurante de son père. Elle n’a pas l’air plus maligne que ça… Et puis, si elle fait bien son travail, Robin arrêtera de nous fatiguer avec cette maison d’édition. C’est une perte de temps pour lui, et donc pour nous. » « Je n’aime pas ça, je te dis. En plus, avec ce que j’ai du faire pour les Komenko, on n’a pas intérêt à faire les malins et à attirer l’attention. J’espère que tu en as conscience… » « Je suis d’accord avec Jean, même si je trouve que c’est sympa d’avoir une fille ici. En plus, elle est plutôt mignonne… » « Ne te fais pas d’illusion, reprit son aîné. S’il l’a fait venir jusqu’ici, c’est qu’il compte bien se la garder pour son usage personnel… »

Je frissonnai. Je ne souhaitai pas en apprendre d’avantage. Faisant le chemin inverse le plus rapidement possible, je refermai la porte du passage derrière moi, allumai la lumière et restai là, secouée, les larmes aux yeux. Chez quelle bande de mafieux sadiques et pervers étais-je tombée? Je n’avais pas vraiment d’autre choix: j’attrapai ma valise et commençai à rassembler mes affaires.

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1 Commentaire pour "Chapitre 9 – Curiosité"

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  1. [...] pas, persuadée qu’il me cachait bien des choses et qu’il ne m’en dirait (une fois encore) pas vraiment plus. ...

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