Chapitre 8 – La firme

couverts

Crédit: pampille.over-blog.com

Bizarrement, je n’étais pas complètement surprise. Je commençais à m’attendre un peu à tout avec cette étonnante famille… Les deux tourteraux se tenaient là, côte à côte, la main de l’une caressant la chevelure poivre et sel de l’autre. Monsieur Séraphin père, très digne dans son costume printanier parfaitement ajusté (du sur-mesure, sans doute aucun), était assis sur l’une des chaises en métal blanc, installées sur la très spacieuse terrasse. Derrière lui, le regard fixé sur l’horizon et la mer, visibles au delà des arbres, la splendide et froide Blanche n’était pourtant pas avare de gestes tendres envers celui qui aurait pu être son père. Au premier coup d’oeil néanmoins, on s’apercevait aisément qu’ils formaient un couple bien assorti.

L’expression sympathique de son visage contrastait avec le caractère impassible, voire rigide, des traits de sa compagne.

« Mademoiselle Laurrisson!, me lança soudain le patriarche. Vous voilà enfin. » Et, se levant d’un bond, il s’avança vers moi et me serra vigoureusement la main. « Enchanté » fis-je poliment. « De même, répondit-il. Je suis heureux de faire votre connaissance. Robin nous a prévenu de votre arrivée. Je crois que vous connaissez déjà Blanche, ma fiancée. » L’expression sympathique de son visage contrastait avec le caractère impassible, voire rigide, des traits de sa compagne, pas prête à se laisser aller à un simple sourire envers mon insignifiante personne. Monsieur Séraphin ne s’en offusqua pas et m’indiqua d’un geste où m’asseoir.

Alex et Julien, restés en retrait lors de ce bref échange, suivirent le mouvement et s’installèrent également autour de la table ronde, sur laquelle était dressé l’apéritif. « Que souhaitez-vous boire, me demanda pour la forme le maître de maison, rassi à son tour. Annick, apportez-nous une bouteille de champagne, s’il vous plait. » Une employée de maison que je n’avais pas croisée jusqu’à présent, apparut sur le seuil et hocha la tête avant de s’exécuter.

« Nous sommes heureux de vous accueillir Mademoiselle, reprit-il, se tournant vers moi. Robin avait bien besoin d’une assistante. » Assistante? Je ne relevai pas, une nouvelle fois… « Il se pique d’éditer des auteurs obscurs! Chacun sa marotte, je ne vais pas m’y opposer… Mais heureusement, ce hobby ne lui prend pas tout son temps. » Blanche sourit (enfin!), manière pour elle d’adhérer aux propos de son « fiancé ». Quel âge pouvait-il avoir? Soixante-cinq, soixante-dix ans? Au bas mot. Ce qui ne l’empêchait ni d’être tout à fait alerte, et encore moins séduisant. Un homme viril, charismatique, à qui l’on avait instantanément envie de plaire, dont on se devait d’attirer l’attention… Prudence cependant, son cerbère veillait. Si je ne voulais pas m’attirer plus encore les foudres de la beauté brune, mieux vallait m’en tenir à ce pour quoi j’étais là et faire profil bas.

Une fois le champagne versé dans nos verres, le patriarche leva le sien et nous invita à faire de même. « A votre arrivée, ma chère. A notre fructueuse collaboration. J’espère que vous apprécierez la vie à Ploubelle-île et plus généralement la vie parmi nous. » Gênée, j’affichai cependant mon plus beau sourire et goûtai le délicieux nectar effervescent – issu, je n’en doutais pas, d’une très belle cave à vins. « Merci pour votre accueil, soufflai-je. J’espère me rendre utile et ne pas trop vous déranger par ma présence. » « Ne vous inquiétez pas, nota Monsieur Séraphin, ici, on va, on vient, il y a toujours du monde. Vous ne nous dérangerez pas du tout, et au contraire nous serez très utile. »

Je ne relevai pas cet énième sous-entendu incompréhensible et essayai de savourer la douceur de la soirée et la beauté du cadre. Alors que Blanche était rentrée « terminer un travail avant le dîner », la conversation s’amorça tranquillement entre Alex et son père, à propos du… yacht attendu dans quelques jours. « J’ai peur qu’il lui faille mouiller au large, confiait Alex. Leur bateau est énorme et le ponton un peu court. Ils n’auront rien contre… On leur assurera une navette 24 heures sur 24. Maxime y veillera. » « Demande lui d’embaucher quelques extras, répondit son père. Il nous faudra du monde pour assurer le service. Je veux que ça se passe sans fausse note. Je veux un service impeccable. »

Je ne perdais pas une miette de la discussion. Mais je dus m’interrompre quand Julien m’adressa la parole: « Alors, comment trouves-tu la maison? » « Superbe! Je n’avais jamais visité un endroit pareil… Mais, je n’ai pas bien compris. Un étage complet du manoir est réservé aux bureaux, or, si l’activité d’édition n’est pas l’activité principale de Robin et de ta famille, à quoi servent-ils? » Julien n’eut pas le temps de répondre. Son père, qui visiblement avait entendu (ou écouté?) ma question, me répondit sur un ton très sérieux: « Nous sommes banquiers d’affaires, mademoiselle, j’ignorais que Robin ne vous en avait pas informée. Nous travaillons avec quelques grands de ce monde et nous assurons, depuis quelques générations, que leur patrimoine prospère à travers la planète ».

Rien que ça. Bon, ça collait à peu près avec l’image de la famille bourgeoise et fortunée que souhaitait afficher cet homme accompli, père de famille nombreuse et riche homme d’affaires. N’empêche, plusieurs détails me chagrinait. Qu’attendait-on de moi ici? Etais-je réellement là pour suppléer Robin dans son « hobby »? Pourquoi Julien (et peut-être Alex) se déplaçaient-ils dans la maison en utilisant des passages secrets? Quels riches clients allaient bientôt débarquer à Ploubelle-île? Je n’eus pas le temps de cogiter très longtemps. Nos coupes sifflées, nous fûmes invités à passer à table.

Le couvert était dressé dans la vaste salle à manger du manoir. Nappe blanche, couverts en argent, assiettes de porcelaine, serviette en lin beige, verres en cristal… La décoration était sobre, somptueuse. Sans faute de goût. Ma mère aurait été ra-vie. Aux murs, sur les pierres apparentes étaient tendues de superbes tapisseries anciennes, représentant des scènes de combat naval, de pêche royale et d’agapes champêtres.

Nous prîmes place de part et d’autre de la longue table rectangulaire. En face de moi, Alex me sourit de son air rassurant et coquin. Julien s’installa à mes côtés. En bout de table, Monsieur Séraphin et Blanche de Fronsac déplièrent leur serviette et entamèrent l’entrée sans plus de cérémonie. Je tentai de me détendre et savourait le carpaccio de Saint-Jacques à l’estragon et huile d’olive, me retenant de saucer vigoureusement mon assiette… Pendant que le maître des lieux étrillait Julien à propos de ses résultats scolaires navrants, ainsi qu’il les qualifiait, Alex et moi échangeâmes quelques banalités, puis, sentant mon besoin d’en apprendre un peu plus sur les activités familiales, il me glissa: « Mon père est dans les affaires, et nous travaillons tous, de près ou de loin, en lien avec lui. Sauf bien sûr Julien et Ariane, qui sont encore étudiants. Robin est le bras droit de mon père. Banquier de formation. C’est lui qui gère le portefeuille de plusieurs de nos plus gros clients. Il voyage beaucoup, en Europe, aux Etats-Unis et en Asie. Il a monté une petite maison d’édition il y a quelques années, avec l’une de ses conquêtes d’alors. Madeleine. Très intelligente. Je l’appréciais beaucoup, même si j’étais pas très vieux à l’époque. Bon, ça c’est un peu mal terminé… » remarqua-t-il avec une pointe de regret. « Il a du mal à se consacrer à cette activité, reprit-il, mais il ne lâche pas. C’est pour ça qu’il a fait appel à vous. Pour le seconder dans cette tâche. »

« Joséphine, elle, s’occupe de la logistique, des agendas, reprit-il. Elle a un an de plus que moi. Jean, lui, bon, c’est un peu compliqué… Il, euh, assiste les clients, les dépanne en cas de pépin. Avec ce type de personnalités, il faut être au petit soin, régler leurs business dans les moindres détails. Blanche travaille avec mon père, et moi, je déniche, je prospecte, je suis la partie émergée de l’iceberg. De la firme Séraphin. » La firme? Je n’étais pas beaucoup plus avancée, mais il avait fait un effort. Je compris que je n’en saurais pas plus lorsque son père s’intéressa à nos messes basses. « Qu’est-ce que tu lui racontes Alex? Ne lui dévoile pas tout nos petits secrets, s’il te plait! » Il avait prononcé cette phrase sur le ton de la plaisanterie, mais je sentis qu’il y faisait passer un message clair à son fils. Alex avala une bouchée de queue de lotte et me sourit gentiment, l’air de s’excuser.

Fatiguée par le voyage, je sentis une bonne vieille migraine pointer son nez dans la partie émergée de mon iceberg, alors que nous avalions notre dernière bouchée de dessert. « Je vous pris de m’excuser, fis-je. Mais je suis exténuée. Je vais monter me reposer. » « Vous êtes toute pardonnée, m’assura Monsieur Séraphin. Passez dans mon bureau demain matin à 9h, nous verrons ensemble ce que vous pouvez régler avant le retour de Robin. » Je souhaitai une bonne nuit à l’assemblée et me dirigeai vers l’escalier, quand je fus violemment bousculée. Nous restâmes quelques instants sonnés par le choc. Puis je levai la tête et me trouvai nez à nez avec un homme échevelé, grand et musculeux, une large veste imperméable recouvrant ses larges épaules. Je restai interdite, tandis que le nouvel arrivant plongeait son regard dur dans le mien, avant de me contourner sans ménagement et de se planter devant celui qu’il appela papa.

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