Chapitre 7 – Le passage

chambre

Je sentis les traits de mon visage se figer, le sang se glacer dans mes veines. Puis, très vite, je me détendis. La mine du très jeune homme (il ne devait pas avoir plus de 17 ou 18 ans…), grand et mince, qui se tenait devant moi, était tout aussi tendue, exprimant un profond désarroi.

« Mais qui êtes-vous? » Demanda-t-il soudain d’une voix blanche, rompant le silence dans lequel nous nous toisions depuis quelques secondes. « Qui êtes-vous, vous? » Répondis-je du tac au tac. « Je… Je suis désolé, balbutia-t-il cette fois. Je ne voulais pas… »

Il ne dit plus rien, mais son regard semblait crier quelque chose.

Il n’eut pas le temps d’en dire plus, interrompu par un grattement discret sur la porte de ma chambre. « Adèle? Puis-je vous déranger? C’est moi, Alex. » « Entrez », dis-je plus fort que je ne l’eusse souhaité, la voix légèrement trop aigüe. Quand Alex apparut sur le seuil, il marqua une pause en apercevant le garçon. Eberlué, il s’écria: « Mais qu’est-ce que tu fous là, toi? » Le jeune homme paru deux fois plus paniqué, sa tête fixant le mur face au lit, les yeux révulsés. Il ne dit plus rien, mais son regard semblait crier quelque chose. Un message que je ne pus déchiffrer.

Alex fit mine de se reprendre, puis, visiblement toujours aussi furieux, se tourna vers moi: « Veuillez excuser mon frère Julien, Adèle. Il ignorait que vous étiez logée dans cette chambre. » « Mais comment a-t-il fait pour entrer? Explosais-je. Je n’ai rien vu ni rien entendu. A peine un bruit de porte! » « Julien, comme tous les membres de la famille, possède un passe qui donne accès à chacune des pièces de la maison. Mais il ne l’utilisera plus pour entrer ici, je vous le promets, Adèle. C’est une regrettable erreur. »

« Ce n’est pas grave, l’assurai-je, mentant un peu pour protéger l’adolescent, dont l’état d’agitation ne semblait pas vraiment s’améliorer. Il n’y a pas de mal. Je suis entière et s’il ne s’agit que d’une erreur… » « Non, c’est grave au contraire, repris Alex. Julien n’a pas à se glisser ainsi dans toutes pièces de la maison. Mais changeons de sujet. Je venais vous inviter à prendre l’apéritif avec moi sur la terrasse. Seriez-vous intéressée par un petit remontant après ce voyage et cette, euh… mésaventure impardonnable? » « Oui, bien sûr. Je me rafraichis et je vous rejoinds dans quelques minutes. » « Super! A tout de suite. » Il sourit, fit signe à Julien de sortir de la pièce et le suivis, refermant la porte derrière lui.

Une fois seule, je m’assis sur le lit, m’octroyant quelques secondes pour digérer les derniers événements. Un passe? Un… troisième frère? La colère d’Alex? L’étrange attitude de Julien? Tout cela était bien mystérieux. Je voulais bien croire que le jeune homme était entré chez moi par erreur, mais je ne comprenais pas, en revanche, pourquoi il avait besoin de se balader ainsi de pièce en pièce. Et sa façon bizarre de ne pas nous regarder, ni Alex ni moi, mais de fixer le mur, presque tétanisé. Il était peut-être complètement paumé, le pauvre garçon. Ou, fils gâté et oisif d’une famille riche, en proie à des rêveries solitaires. Ou à des activités pas très nettes? J’imaginais toute sorte de choses, des plus innocentes aux plus extravagantes, voir franchement graveleuses…

Mes longs cheveux étaient tout emmêlés, la faute au voyage en bateau.

Halte aux supputations. Je devais me secouer et rejoindre Alex. Faisant un petit tour dans la salle de bain attenante à ma chambre, je constatai que je faisais franchement peur à voir. Heureusement que Robin n’était pas là. Robin? Non, il était fiancé, je ne devais plus penser à lui. Au moins pas dans ces termes. Mes longs cheveux étaient tout emmêlés, la faute au voyage en bateau. Mon maquillage avait largement déserté les lignes courbes et néanmoins régulières de mon visage. Ma bouche était rouge d’avoir été trop mordue. Stress, frayeur et air du large ne faisait pas bon ménage avec des lèvres fermes, hydratées et glossées. Qu’à cela ne tienne, il me fallut dix petites minutes pour me ravaler la façade. Puis j’enfilai ma petite robe de printemps fétiche, signée Tara Jarmon, mon gilet à sequins tout neuf et mes compensées en raphia et cuir naturel, avant de jeter un nouveau coup d’oeil dans le miroir. Autrement plus présentable.

J’allais quitter la pièce quand je remarquai une ombre sur le mur face à mon lit à baldaquin. Une ligne sombre que je n’avait pas remarquée auparavant. Comme un mauvais raccord de tapisserie. Je passais la paume de la main sur le mur et sentis une fine aspérité. Je m’approchai encore et tentai d’accrocher avec mes ongles (trop longs et non-manucurés… no comment) l’interstice entre les deux pans de murs. Un faible mouvement m’encouragea à tirer pour fort vers moi et l’interstice s’agrandit. Persévérant avec difficulté, je parvins bientôt à la conclusion que le pan de mur pivotait. Et qu’il devait bel et bien s’agir d’une… porte. Au bout d’une ou deux minutes, le battant céda tout à fait et un passage se dessina sous mes yeux, donnant sur une cavité sombre, mais apparemment aménagée. L’évidence me frappa. Julien avait fixé ce mur de façon quasi-désespérée pendant tout le temps qu’il avait passé là. Il n’avait pas emprunté la porte d’entrée « officielle » de ma chambre, mais bien ce passage dérobé. A quelles fins? D’où venait-il? Impossible de le deviner… pour l’instant. Il me semblait évident que ce passage était connu d’Alex et que sa colère avait pour objet l’utilisation intempestive qu’en avait fait son jeune frère. Ou la possibilité pour moi d’en découvrir l’existence. Pourquoi alors m’avoir installée dans cette chambre…

Les questions s’accumulaient et les réponses possibles se bousculaient au portillon de mon imagination, encouragées à éclore par mon intense et soudaine curiosité. Cependant, il n’était pas question de dévoiler ma découverte. J’allais faire durer un peu le suspense, quitte à découvrir par moi même le pourquoi du comment, tout en restant sur mes gardes. Il semblait évident que ni Alex, ni Julien ne me voulait aucun mal. Néanmoins, le fait que mes appartements étaient accessibles à ceux qui n’y étaient pas invités m’imposait un peu plus de prudence dans la gestion de mon intimité. Les choses se corsaient, devenant toujours plus passionnantes, me dis-je, un peu naïvement. Midinette au pays d’Agatha Christie? Quel mal y avait-il à éprouver quelques frissons, tant que je ne découvrais pas un cadavre derrière ma porte, rigolais-je toute seule.

Vérifiant que je n’avais plus à rougir de ma mise, je décidai de descendre affronter Alex et surtout Blanche, la gentillesse et la chaleur faites femme. Dans le grand escalier, je songeai tout de même à cette drôle de famille… Combien de frères allais-je encore rencontrer? Cette maison était-elle un gruyère trouée de multiples voies de traverse? Mon esprit vagabondait quand je me trouvai nez à nez avec Julien, qui m’attendait penaud en bas des marches.

« Je suis réellement navré de ce qui c’est passé, haleta-t-il. Je ne voulais ni vous effrayer, ni vous mettre mal à l’aise. J’ignorais que vous seriez déjà là. » « Ce n’est rien, soufflai-je. C’est oublié. Et puis, nous avons fait connaissance, comme ça. » « Au fait, lui lançai-je encore avec malice, pourrais-tu m’éclairer sur le nombre de frères et soeurs que compte cette grande famille? » Le tutoiement allait de soi. Il le prit d’ailleurs plutôt bien, rassuré par mon ton visiblement amical. Et répondit: « Tu ne vas pas être déçue. Nous sommes quatre frères et deux soeurs! Tu connais déjà Robin je crois, et Alex, et moi. Tu n’as pas encore rencontré Jean, notre aîné. Ni nos soeurs, Ariane et Joséphine. Elles ne vivent pas là toute l’année, mais comme pour nous tous, Ploubelle-île est un port d’attache. Nous n’en restons jamais éloignés bien longtemps. Tu auras donc vite l’occasion de rencontrer toute la famille. D’ailleurs, mon père t’attend dehors, avec Alex… et Blanche. » Il avait baissé la voix en prononçant le nom de sa future belle-soeur.

De sa future belle-mère, compris-je instantanément en enjambant la porte-fenêtre menant à la terrasse.

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