
Nous contournâmes l’îlot à vitesse réduite pour atteindre un petit ponton où nous accostâmes sans encombre. Encore sur mes gardes quoique soufflée par la beauté du paysage, je constatai que Ploubelle-île, d’une superficie (à la louche) de moins de dix kilomètres carrés, était quasiment exclusivement entourée de falaises abruptes. Difficilement accessible donc, la petite île n’en était que plus majestueuse… et mystérieuse.
Une dense végétation verte foncée, touffue sur les hauteurs, s’étalait à perte de vue.
Agrippée aux rochers, une dense végétation verte foncée, touffue sur les hauteurs, s’étalait à perte de vue, surplombant la mer et recouvrant les falaises. Seule la plage, aperçue à notre arrivée de l’autre côté de l’îlot, semblait ouverte sur le large et tournée vers l’extérieur. Du ponton, sur lequel je sautai d’un pas leste aidée par Alex, le manoir familial était invisible. Seul se profilait derrière mon compagnon un chemin menant à un bel escalier de pierre.
Sur le quai, visiblement constitué d’un bois précieux et exotique, et assez vaste pour accueillir un yacht de grande taille, nous attendait un homme en jeans et chemise foncée, la cinquantaine alerte et le cheveu grisonnant, plutôt bel homme.
Je remarquai dans son œil une légère froideur (lueur de mépris ?) quand Alex s’adressa à moi en le fixant : « Je vous présente Maxime Coutereau, notre intendant. Il est en charge d’à peu près tout sur l’île. Il la connaît comme sa poche. Si vous avez le moindre souci, la moindre question, n’hésitez pas à faire appel à lui ». Je serrai la main de l’intendant et nous échangeâmes un sourire poli. « Mademoiselle, me dit-il simplement. Je suis à votre disposition. Je vous indiquerai bien sûr où me trouver… à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. » Prévenance ? Invitation ? Le ton employé était neutre et sans ambiguïté, j’en conclus qu’il s’agissait d’une attention sincère et rassurante, une façon de signifier que j’avais un allié (m’en fallait-il un ?) dans la place. Je lui lançais un regard reconnaissant et m’empressai de suivre Alex dans l’escalier. Maxime se chargea de mes bagages et nous suivit sans ciller.
Au bout de quelques minutes, je levai les yeux et m’arrêtai, frappée par la beauté des lieux. Devant moi s’étalait un luxuriant jardin parfaitement entretenu, surplombant la mer et bordé d’arbres, au fond duquel se dressait une demeure de pierres gris clair haute de trois étages. Elégante et imposante, la maison était tout simplement magnifique. J’en restai interdite quelques instants, remerciant le sort une fois de plus de m’avoir conduite jusqu’ici.
« Adèle ? Vous venez ? », me héla Alex, déjà au bas des marches du manoir. « J’arrive ! », lançais-je. Et je me précipitai à sa suite, un peu penaude –pour ne pas changer. Je le rattrapai à peine quand une femme, toute de blanc vêtue, contrastant avec sa sublime chevelure brune et brillante, apparut dans l’encadrement de la porte principale. Levant les yeux vers elle, je reconnus immédiatement la femme aperçue dans la boutique aux côtés de Robin. Alex marqua un temps d’arrêt, visiblement (désagréablement ?) surpris de la voir là. « Salut Blanche ! lui lança-t-il finalement, peignant un sourire crispé sur son visage. Je pensais que vous ne seriez pas encore là ! » « J’ai du rentrer plus tôt… Une affaire urgente à régler, lui répondit la madone d’une voix froide. Robin est toujours à Milan. »
Puis, me détaillant d’un bref coup d’œil –sans s’embarrasser d’une quelconque discrétion, comme elle avait déjà eu l’occasion de le faire, et comme satisfaite de constater qu’elle me dominait en beauté et assurance, elle s’adressa enfin à moi : « Vous devez être Mademoiselle Laurrisson, la nouvelle assistante de Robin ? ». « Heu… Oui », balbutiais-je. Assistante ? Je n’étais pourtant pas vraiment sûre que tel fût l’intitulé de mon poste. Mais je n’allais pas me lancer dans une explication de ce type à peine arrivée. Pas devant elle en tout cas.
Au fond de moi, j’avais trop peur qu’on me renvoie. Puérile et déplacée, cette réaction me surpris. Je me sentais devant cette très belle femme comme une élève devant sa maîtresse, une conductrice ayant menacer d’écraser une petite vieille en grillant un feu devant un policier tout-rouge-le-calepin-de-contraventions-en-main. Bref, comme une cruche, quoi. Désagréable. Très désagréable. Ce job valait-il vraiment la peine de s’infliger tout ça. La question ne se posait plus vraiment. Cette affaire avait (déjà) dépassé le stade du simple « nouveau boulot ». L’aventure qui semblait faire corps avec cette place d’éditrice me tenait en haleine, je ne voulais plus reculer. Tout ça était trop passionnant.
« Je suis Blanche de Fronsac, reprit-elle, la fiancée de M. Séraphin. » Blanc. Rideau. Fin du film. J’affichai un sourire pour le moins figé. L’ « aventure » avait d’un coup pris un peu de plomb dans l’aile. Bien sûre, je n’avais pas eu la naïveté de croire que cette femme sublime était sa… euh, cousine, sœur, confidente. Mais bon, « fiancée », ça calmait clairement mes ardeurs.
« Enchantée », fis-je, poliment, lui tendant une main mal assurée. Elle la serra distraitement, déjà ailleurs, loin de mon insignifiante personne. « Le dîner est à 20 heures », lança-t-elle, s’adressant plus à Alex qu’à moi. Derrière moi, Maxime, qui s’était arrêté sur les marches les deux minutes que durèrent ces présentations, s’anima à nouveau et me contourna pour me faire face : « Adèle –je peux vous appeler Adèle ? Je vous conduis jusqu’à vos appartements. » J’acquiesçai et me tournai à mon tour vers mon hôte : « Je vous attends sur la terrasse pour l’apéritif », me lança alors Alex. « Désolée, heu… Pour elle. » Il ne prit pas la peine de m’en dire plus, mais je compris qu’il ne goûtait pas le ton et l’attitude de sa future belle-sœur. Je souris et entrai dans la maison à la suite de l’intendant.
L’intérieur de la demeure était à la hauteur des façades. La pierre nue recouvrait les murs, sans rendre froide pour autant l’ambiance générale des lieux. Dans le hall, un escalier imposant monopolisait l’attention du visiteur, tandis que quatre portes s’ouvraient sur différentes parties du manoir. « Par là, vous pouvez accéder aux salon, salle à manger et bibliothèque, m’expliqua Maxime. De ce côté-ci se trouvent les bureaux, de ce côté-là les cuisines. Au premier étage se trouvent les appartements de la famille Séraphin, au second, ceux des employés. » Tout en gravissant les marches du grand escalier, direction le deuxième étage, il me précisa encore que les chambres et tables d’hôte, une activité annexe de la maison, étaient sous sa responsabilité, dans une autre aile du manoir.
Mélange de Versailles et de maison de famille bretonne…
J’écarquillais les yeux pour ne pas perdre une miette du spectacle. Des tapisseries précieuses et des tableaux de maîtres s’étalaient sur les murs, un épais tapis recouvrait l’escalier jusqu’au premier, tandis que sur les consoles installées sur les paliers, étaient posés horloges anciennes et vases de porcelaine, statuettes de marbre et miroirs dorés. Faste et orgueilleux, cet intérieur n’en était pas pour autant dénué de charme et de chaleur. Mélange de Versailles et de maison de famille bretonne… Etrange mélange, j’en conviens.
Nous parvînmes devant une large porte au deuxième étage, que Maxime ouvrit à l’aide d’une clé qu’il me tendit. « Vous êtes chez vous. » C’était la seconde fois que j’entendais cette phrase en moins d’une heure, prononcée par deux hommes différents. J’allais finir par le croire, si ce n’était l’accueil glacial de Blanche de Fronsac. Mais la vision enchanteresse de ma nouvelle chambre effaça en un instant celle de la froide « fiancée » de Robin. Baignée de lumière, vaste et sobre, les murs blanchis et les fenêtres immenses, la pièce était idéale. En son centre trônait un lit à baldaquin en bois clair, tendu de blanc lui aussi, et garni d’édredons soyeux et confortables.
Ravie, je remerciai Maxime, qui quitta la pièce sans mot dire. Je sautai dans mon lit et restai là, à contempler le plafond et savourer ce moment de détente. Et, sans m’en apercevoir, je sombrai dans un sommeil profond.
Ce fut un bruit de porte qui me réveilla. J’émergeai rapidement, essayant de me souvenir ou je me trouvais. Instinctivement, je sus que je n’étais pas seule dans la pièce. Je me redressai et constatai avec une certaine frayeur qu’un homme se tenait là et me fixait.
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