Chapitre 3 – Le déjeuner

Place des Vosges

Je me frappais mentalement le front : « Ma photo ! J’avais mis ma photo sur mon CV… » Une photo pas top d’ailleurs. J’avais encore une frange légèrement trop courte… coupée à la va-vite par mes soins un soir de déprime capillaire.
Gênée, je tendis à Robin Séraphin une main moite qu’il serra pourtant fermement. L’espace d’un instant, j’eu le plaisir de sentir sa peau douce, soyeuse et rafraîchissante dans de la mienne –qui ne devait pas produire le même effet… La honte.

Son regard s’attarda sur ma tenue, détaillant chaque pièce sans émotion.

La femme derrière lui se tourna à son tour pour me toiser. Son regard s’attarda sur ma tenue, détaillant chaque pièce sans émotion, d’un regard de connaisseuse. Jugeant sans doute que j’étais digne de son attention passagère, elle fit un pas vers nous et me salua d’un signe de tête, un mince sourire aux lèvres. Puis, sans un mot, elle se dirigea ensuite vers le comptoir où la vendeuse se lançait courageusement dans un paquet compliqué.
Toute cette scène ne dura que quelques secondes et je réussis aussi vite qu’humainement possible à me recomposer un visage professionnel (euh…) et avenant.
Je lâchai, polie : « Désolé, je ne voulais pas vous déranger pendant vos achats, je vous attendrai à la brasserie comme convenu. » Je ne lui laissai pas le temps de rétorquer quoi que ce soit et, d’un pas, je gagnai la porte d’une démarche que je voulus assurée.
Un peu déboussolée, le cœur battant la chamade (je suis un peu midinette, mais là c’était too much), je me dirigeai vivement vers les arcades de la place, sous lesquelles nous avions fixé notre rendez-vous. Quelle gênante coïncidence ! Comment allais-je rattraper le coup ? Moi qui comptais me composer avant notre rencontre une attitude sûre de moi, un visage franc et souriant… pas béat et ridicule comme il avait du paraître quelques minutes auparavant, c’était carrément raté. Vite, se reprendre ! Vite, remettre les pendules à zéro et devancer ses inévitables doutes sur mon self-control… La situation m’avait franchement échappée, la faute à ce… Robin ! Rarement vu un aussi beau mâle ! A tomber raide… Difficile de garder son sang froid face à pareil prestance. J’allais pourtant y parvenir, il le fallait !

J’entrai dans la brasserie et me laissai guider jusqu’à notre table réservée. Je sortis illico la petite glace ronde de mon sac pour vérifier qu’aucune miette de croissant n’était restée fichée entre mes dents. Check ! Que mon mascara n’avait pas coulé. Check ! Que mon gloss me faisait bien des lèvres irrésistibles… Nan mais voilà qui n’était pas très raisonnable ! Je fourrai le tout dans mon sac en daim violet frangé (le petit plus de mon look sage, raflé chez Topshop lors de mon dernier week-end londonien –faut bien s’occuper quand on est au chômage…).
J’entendis soudain un petit raclement de gorge au-dessus de ma tête, que je relevai d’un geste brusque pour tomber nez à nez avec… un Robin Séraphin rigolard, quoique pas trop ouvertement –on est gentleman ou on ne l’est pas. Lui, visiblement, l’était. Encore une bévue, et d’une !

« - Je ne voulais pas vous surprendre, souffla-t-il, d’une voix amusée.
- Pas de problème, glissai-je, le rose aux joues.
- J’espère ne pas vous avoir prise au dépourvu tout à l’heure, reprit-il en s’asseyant. Si peu, remarquais-je en moi-même. Mais je vous ai tout de suite reconnue. Pourtant, vous avez changé de coiffure, non ?
- Euh, oui. » Cet entretien commençait de façon bien destabilisante.
« - Je suis heureux de vous rencontrez. Comme vous avez pu le lire sur notre site, je dirige une petite maison d’édition depuis quelques années. Une activité secondaire que je prends de plus en plus à cœur. Voilà pourquoi je recherche un collaborateur –ou une collaboratrice, motivé et sans préjugé.
- Oui, je vois, dis-je par réflexe. »

Je ne voyais pourtant pas grand-chose tant son visage m’hypnotisait. Ses grands yeux verts me fixaient et j’avais du mal à soutenir ce regard direct sans ciller. Une barbe de trois jours recouvrait ses joues et sa mâchoire carrée. So cute ! Son nez avait semblait-il dû prendre quelques coups. L’ensemble n’en avait que plus de charme.

« - Vous m’écoutez, entendis-je.
- Euh, bien sûr, enchaînais-je. Je suis très motivée. Une collection pour adolescents… Quel challenge ! Bon, je n’ai jamais occupé un tel poste, mais je m’en remets à vous pour m’indiquer exactement ce que vous attendrez de moi.
- Je suis sûre que vous vous en sortirez très bien. Mais parlez-moi un peu de vous, de vos goûts, de vos idées sur le métier d’éditeur… »

J’entrepris, avec difficulté, de passer par le menu mon parcours, mes maigres expériences et mes aspirations intellectuelles (mais en avais-je…?), avec toujours l’angoisse de faire un faux pas ou de déplaire. Ne dit-on pas que les goûts et les couleurs… Ses encouragements furent néanmoins bénéfiques puisque je me détendis un peu au bout d’une demi-heure et que nous terminâmes notre repas dans une atmosphère plus sereine.

« - Seriez-vous prête à quitter Paris ? demanda-t-il entre deux gorgées de café, comme s’il ne s’agissait là que d’une simple formalité. Nos locaux sont hébergés dans notre manoir en Bretagne. Il est un peu excentré, c’est vrai, mais notre qualité de vie y est tout à fait agréable. Vous seriez logée sur place, bien sûr. Qu’en dites-vous ? Si cela ne vous conviens pas, nous trouverons une autre solution… »

Je serai ravie de changer d’air et de connaître… Ploubelle-île ?

J’en déduisais que j’avais le poste. Une certitude que je n’allais pas balayer d’un revers de manche à ce stade. Ignorant si je prenais le boulot pour des raisons strictement professionnelles (nous n’avions même pas abordé la question de la rémunération… de quel amateurisme faisais-je preuve !) ou par simple concupiscence (condamnée à rester inassouvie, j’en avais pleinement conscience…), je lâchais :

« - Non, cela me conviens très bien. Je serai ravie de changer d’air et de connaître… Ploubelle-île ? C’est bien ça ?
- Oui, tout à fait. Il s’agit d’une petite île au large de Lorient. On y accède par bateau… Vous pourrez bien sûr aller et venir à votre guise. Mais cette proximité nous permettra de mieux travailler ensemble. Et le calme de l’îlot convient bien à notre métier. »

J’acquiesçai et nous nous levâmes de table. J’enfilai manteau, écharpe, gants et bonnet le plus vite possible sans me mélanger les pinceaux et ne pas paraître (une fois de plus) ridicule, tandis qu’il se dirigeait vers le comptoir pour régler notre déjeuner. Nous retrouvant sur le seuil de la brasserie, je souris bêtement à mon nouvel adorable boss.

« - Je peux compter sur vous à partir du mois prochain ? Ce délai n’est pas trop court pour vous organiser ?
- Ce sera parfait. Je vous appellerai pour vous donner mon jour et mon horaire d’arrivée à Lorient.
- Nous viendrons vous chercher à la gare bien sûr. Ne vous en faites pas pour vos bagages, nous vous les ferons acheminer quelques jours avant votre arrivée. »
On aurait pu croire qu’il avait embauché des éditrices sur son îlot toute sa vie ! Mais ce plan, bizarrement, me semblait parfait… Nous nous serrâmes la main avant de nous séparer. Il partit dans la direction opposée à la mienne et je me retournais pour le voir s’éloigner. Je piquai un nouveau phare quand il jeta un regard par-dessus son épaule et me souris. Je filais, impatiente de retrouver l’intimité de mon deux-pièces. Pour y rêver tout mon soul de Robin… Mon nouveau patron.

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4 Commentaires pour "Chapitre 3 – Le déjeuner"

  1. Ficelle
    Cathy
    18/05/2009 at 13 h 29 min Liens permanent

    Petite question : c’est une histoire totalement inventée ou il y a quelques éléments autobiographiques ?

  2. Ficelle
    Ficelle
    18/05/2009 at 16 h 39 min Liens permanent

    C’est inventé… bon, je m’inspire de mes lectures (beaucoup de chick lit’ si tu connais…) et de quelques-uns de mes traits de personnalité (genre l’adoration pour les chouettes fringues, arriver tout le temps en avance, le manque de répartie…). Mais sinon, comme qui dirait, toute ressemblance avec des personnes existantes est totalement fortuite…

  3. Ficelle
    La Mère Joie
    17/07/2009 at 17 h 07 min Liens permanent

    Toujours pareil pour certaines parenthèses. On sent une force vive dans ce passage, un élan, c’est très bien.

  4. Ficelle
    Ficelle
    17/07/2009 at 21 h 07 min Liens permanent

    Sur les parenthèses, j’ai bien freiné par la suite… Tu as raison, ça hache la lecture… Noté!

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