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Quand j’ouvris un œil, un rai de lumière grise me fit immédiatement cligner des paupières. Les volets n’étaient qu’à moitié fermés, claquant au vent encore plus fort que la veille. J’avais dormi toute habillée, allongée sur l’édredon, en travers du lit. Je mis quelques secondes à me souvenir du lieu où je me trouvais. Puis, le déroulé de ma première journée à Ploubelle-île me revint en mémoire d’une traite. D’un coup, je me dressai sur mes coudes et vérifiai que mes valises étaient toujours là, bouclées à mes pieds… et que j’étais bien seule et en sécurité dans la pièce. Un frisson me parcourut en repensant au fait qu’on pouvait entrer dans ma chambre comme dans un moulin.
Je ne pouvais décemment pas invoquer la discussion surprise au salon.
Me redressant complètement, je tentai de rassembler mes idées de la nuit, en grande partie passée à imaginer un prétexte pour partir dès le matin. Je ne pouvais décemment pas invoquer la discussion surprise au salon, alors que je me trouvai dans le passage secret, derrière la porte dérobée.
Mais, guidée par une peur diffuse quoique légèrement irrationnelle et un certain dégoût pour cette étrange endroit, je savais instinctivement qu’il me fallait quitter les lieux au plus vite. Rassemblant ce qui me restait de courage, je décidai de descendre d’abord tâter le terrain (et grappiller quelques petites choses à manger) avant de me lancer auprès du maître des lieux dans des explications vaseuses sur, au choix: ma mère et son soudain cancer, ma sœur et son imminent accouchement, mon lapin nain retrouvé découpé en rondelles par le voisin, mon père écrasé par un camion pompe tonne à sa sortie du boulot, et autre excuses nullissimes, sorties de mon imagination bornée prolixe.
Entrouvrant la porte de ma chambre, je m’assurai que la voie était libre. Me dirigeant vers les escaliers, je réalisai soudain que le vent soufflait vraiment fort, s’engouffrant sous les cadres des fenêtres, sifflant jusque dans le hall du manoir. Brrr… Je frissonnai à nouveau, glacée cette fois. Je serrai mon gilet contre moi, heureuse d’avoir revêtu ma tenue de combat breton (jeans, chaussettes en laine moelleuse et boots à larges semelles en cuir, écharpe en coton à grosses mailles et top à manches longues en coton bio, oui, hein, bon – même dans les situations les plus déagréables, il est indispensable de garder une certaine allure/éthique…). Arrivée au bas de l’escalier, je visai la cuisine, l’inquiétude et le stress ne parvenant pas à occulter mon appétit légendaire. Les odeurs de café mêlées aux émanations de pain chaud et de chocolat me conduisirent tout droit à l’arrière du rez-de-chaussée. Longeant un large couloir, sur les murs duquel s’étalaient nombre d’estampes et autres gravures anciennes, j’aperçus en bout de course, à travers une porte entrouverte, les fourneaux ainsi qu’une femme s’y affairant. C’était Annick, à n’en pas douter. Virvoltant de l’évier aux placards, elle semblait en grande conversation avec un tiers. « Ils arrivent plus tôt que prévu, entendis-je prononcé par une voix masculine. Demain sans doute. Va falloir qu’on fasse un aller-retour d’urgence à terre pour faire le plein. Ils sont 27 normalement. Tu connais Komenko… Il ne peut pas se déplacer sans sa cour au grand complet. » Et Annick de répondre: « Je ne l’aime pas celui-là, c’est un vrai mafieux. Je trouve que le patron devrait pas fricotter avec ce genre d’individus. Ils me donne la chair de poule. Et sa façon de traiter les femmes et les employés… ça me révolte. Pire que des chiens. »
Je fis claquer durement mes talons plats sur les dalles du couloirs pour les prévenir de ma présence. Puis j’entrai. « Ah, bonjour Adèle », me lança Maxime d’un ton un peu gêné. Assis à table, il tenait un large bol de café au lait entre les main, et portait déjà sa veste et son bonnet. « Bonjour Maxime, bonjour Annick. Puis-je me joindre à vous pour avaler quelque chose? » « Mais bien sûr, vous êtes la bienvenue! » me dit encore l’intendant, me désignant un siège face à lui. Je m’asseyai et remerciai la gouvernante qui dressait un couvert devant moi. Le ventre un peu noué, je m’enfilai grignottai quand même deux tartines de beurre salé/confiture de prunes, avec un peu de jus d’orange pour faire couler. Ma devise: toujours voyager/travailler/buller le ventre plein. Je ne perdai pas en revanche mon objectif de vue et demandai: « Est-il possible de se rendre à Lorient aujourd’hui? » « Pourquoi? Vous venez d’arriver! » s’étonna Maxime Coutereau, bien à propos. Annick, elle aussi, s’était tournée vers moi et m’observait d’un air interrogateur. « Et bien, je… heu… Je dois faire quelques boutiques pour compléter ma garde robe. Il fait beaucoup plus froid ici que ne me l’était imaginé. » A mon plus grand étonnement, je m’étais totalement dégonflée. Je ne parvenais pas à avouer mon envie de départ, et encore moins ma réelle motivation.
« Je suis désolée Adèle. Mais vous ne pourrez pas vous enfuir aujourd’hui. Ni même demain ou après-demain. La mer est très mauvaise. La météo annonce même une violente tempête. » « Mais… N’y a-t-il aucun moyen…? » J’étais soudain perdue, désemparée. Je me rendais compte que même si j’avais dit mon besoin de quitter cette île, cela n’aurait servi à rien. J’étais coincée. Prise au piège. Je restai sans mot dire, quand Maxime ajouta: « Seul les très gros bateaux peuvent accoster par ce temps. D’ailleurs, nous en avons un qui arrive demain. Vous serez sans doute occupée à d’autres tâches, mais vous croiserez ses occupants à coup sûr: ce sont des clients importants des Séraphin. Pas du genre discrets. »
J’étais sur mes gardes quant aux raisons réelles ou supposées de mon embauche par Robin…
Je mordis dans une troisième tartine, cachant à grand peine mon trouble. Je me levai bientôt et pris congé des deux employés, qui avaient repris leur conversation logistique. Longeant le couloir jusque dans le hall, je réfléchis rapidement. Pas moyen de fuir. Et puis, fuir pourquoi? Finalement, j’étais informée, du moins partiellement, des activités familiales, qui visiblement n’étaient pas très nettes. J’étais sur mes gardes quant aux raisons réelles ou supposées de mon embauche par Robin… Mais n’avais-je pas moi-même eu des pensées similaires en acceptant le job. Et puis, à la lumière du jour, mes fantasmes de mauvais polars prenaient tout à coup du plomb dans l’aile. Et dehors, le vent redoublait encore de violence. Pas un temps à mettre une Adèle dehors. Dehors d’ailleurs, j’aperçus par la fenêtre une personne accourir vers le manoir, enroulée dans un imperméable vert foncé. Quelques secondes plus tard, la grande porte s’ouvrait et l’imperméable, ruisselant de pluie, faisait son entrée à deux mètres de moi.
Mon sang ne fit qu’un tour. C’était Robin. Se débarrassant rapidement de sa veste trempée, il se tourna vers moi, le sourire aux lèvres. « Adèle, quel plaisir de vous voir ici! Vous avez fait bon voyage? Vous êtes bien installée? Vous avez trouvé de quoi vous nourrir? Je suis désolé de ne pas avoir pu vous escorter moi-même hier mais une affaire m’a retenue en Italie… » Il n’arrêtait plus. Sa belle voix grave maintenait un débit de paroles chantantes et agréables… Contre toute attente, sa présence à ce moment précis me rassurait, me réchauffait. J’étais heureuse de la voir. Un comble. Il semblait me rendre la pareille et cela me mit encore plus de baume au cœur.
« Venez, venez! Nous allons monter dans mon bureau. » « Mais, votre père, que j’ai rencontré hier, m’a demandé de passer le voir ce matin. Dois-je aller m’excuser auprès de lui et vous rejoindre ensuite? » « Pas la peine, nous allons de ce pas lui annoncer ensemble que je suis de retour. » Et nous gravîmes d’un pas rapide les marches menant au premier étage, moi courant presque derrière lui. Une fois en haut, il frappa d’un geste vif sur le battant d’une grande porte de bois travaillé et n’attendit pas la réponse pour entrer. « Père, je me permets de vous déranger quelques instants. Je viens de croiser Adèle dans le hall et vous l’enlève dès aujourd’hui… » Je le suivai d’un pas et m’arrêtai net derrière lui. Devant nous, la vaste pièce était parfaitement ordonnée, décorée avec rafinement, quoique un peu froide. Sur le grand siège de cuir derrière un magnifique bureau en chêne massif, Monsieur Séraphin se tenait assis, droit comme un i. Sa tête, basculée vers l’arrière, était maculée de sang.
25/08/2009 at 20 h 45 min Liens permanent
Arghhh, j’avais décidé de m’arrêter là pour ce soir !!!
25/08/2009 at 22 h 11 min Liens permanent
Bon, alors, ça te plait?
25/08/2009 at 22 h 28 min Liens permanent
J’aime beaucoup, bravo !!