
Devant la porte de mon immeuble m’attendait un homme de taille moyenne et tout en muscles, adossé à la portière d’une Audi flambant neuve. Décontracté et sûr de lui, l’homme portait des Ray-ban fumées aux montures écailles, malgré une absence totale de soleil, et un perfecto en cuir noir. Jean slim, baskets colorées et chemise à carreaux façon « bucheron des villes » complétaient son uniforme de mec trendy. Un look eighties totalement tendance. Etrange allure pour un chauffeur.
Galamment, il m’ouvrit ensuite la porte côté passager, la referma sur moi et s’installa derrière le volant.
« Adèle ? » m’apostropha-t-il en souriant. « Oui », répondis-je. « Bonjour, je suis Alex, le petit frère de Robin. Vous montez ? L’avion décolle à 9h30. » Je n’eus pas le temps de formuler la plus petite réponse. Il prit mes paquets d’une main ferme sans me demander mon reste et les enfourna dans le coffre. Galamment, il m’ouvrit ensuite la porte côté passager, la referma sur moi et s’installa derrière le volant. Je ne recouvris réellement mes esprits que lorsqu’il eut démarré en trombe et mis le cap vers le boulevard périphérique.
J’osai alors lui adresser la parole : « Nous allons voyager ensemble ? » l’interrogeai-je d’une voix faible. « Tout à fait. A moins que vous ne sachiez piloter », me répondit-il, avec une pointe d’ironie. « Euh, non, bien sûr… Pourquoi, c’est vous le pilote ? » « Je n’en ai pas la tête ? », continua-t-il, à présent ouvertement amusé. « Si, oui… Désolée, je ne voulais pas… » Insinuer quoi que ce soit.
Raté. Et comme à l’accoutumée, je passais pour la naïve de service, impressionnée et impressionnable. Grr… Lamentable. Il était urgent de faire mien cet adage : l’habit ne fait pas le moine, surtout pas chez les Séraphin&Co. Il clôt l’échange par un laconique, quoique rigolard : « Pas de souci. J’ai l’habitude… » Bon, il avait l’air plutôt sympa, c’était déjà ça. Quel âge pouvait-il bien avoir ? 24, 25 ans peut-être. A peu près comme moi. Ça commençait bien, j’allais voyager à bord d’un avion piloté par un débutant… Heureusement qu’aucun membre de ma famille n’était témoin de cette scène, ça aurait fait des histoires –sans aucun doute une crise cardiaque pour ma mère, des hauts cris pour sa voisine, des aboiements réprobateurs pour son chien. Qu’importe… Ils n’étaient pas là et c’était tant mieux ! J’étais pas en sucre tout de même… En plus, y a des gilets de sauvetage et des parachutes dans les avions au cas où ils se crashent… Et on ne donne une licence de vol qu’à ceux qui en ont le niveau, nan ?
Bref… En moins d’un quart d’heure, dans une atmosphère pour le moins tendue (du moins de mon côté) et silencieuse, nous arrivâmes au Bourget. L’aérodrome était plutôt encombré. Nous nous garâmes directement à proximité du jet et, en moins d’une demi-heure nous fûmes à bord. Les contrôles étaient effectués au sol et il suffit à mon chauffeur de s’installer derrière les mannettes, puis de patienter gentiment sur la piste en attendant le décollage. Je pris place à l’arrière du petit avion, sobre et confortable. Ce job allait présenter un maximum d’avantages en nature, commençais-je à me dire… On était bien loin du wagon bondé du TGV Paris-Bretagne, rempli de marmots se bagarrant pour savoir qui, du grand frère ou de la petite sœur, venait d’emporter la cinquantième partie de Uno.
Je sentis bientôt le moteur vrombir, l’avion accélérer puis décoller. Je jetais un regard à travers le hublot. Paris s’étalait, loin déjà. Et cette vue me serra le cœur. Pour la première fois, je m’éloignais de la capitale pour une durée indéterminée, pour « vivre » ailleurs, « m’installer » au loin. Enfin, « au loin », j’me comprends. Au bout d’un temps qui me parut très court –je rêvassais durant tout le trajet, snobant mes dix Vogue, Gala et autre Maison française…, j’aperçus une étendue bleue marine entre les nuages. On dépassait les falaises, contre lesquelles on voyait d’ici l’écume se former et les vagues se déchainer. Ne devions-nous pas atterrir à Lorient ? Je me levais et m’approchait de la cabine de pilotage. « Nous longeons les côtes et arrivons à Lorient dans quelques minutes, me confirma Alex. Asseyez-vous et attachez votre ceinture, s’il vous plait. »
Je fis demi-tour et m’exécutais, sentant monter l’excitation. Le ciel gris, ampli de nuages cotonneux, était épais autour de nous, le vent faisant valser la carlingue et je me demandais, pas très rassurée, comment mon pilote allait s’y prendre pour poser le jet sans encombre. Bon, il avait l’air de maitriser son affaire, mais on ne sait jamais, un malheur est si vite arrivé. Optimiste, hein ? Il n’avait pas l’air affolé, mais je bouclais tout de même rapidement ma ceinture. Au bout de quelques minutes qui me semblèrent une éternité, je vis la terre se rapprocher de nous à travers le hublot. Nous étions pas mal secoués, mais j’apercevais la piste en contrebas. On y était presque. Je me tenais aux accoudoirs, les jointures de mes mains blanchies tant je serrais fort. Je sentis bientôt le train d’atterrissage cogner contre le bitume de la piste et l’engin freiner des quatre fers.
Je ne pris pas la peine d’articuler une vraie réponse, n’en ayant aucune en stock à cet instant précis.
Quand nous arrivâmes enfin à proximité du petit aérodrome et que l’avion marqua un arrêt un peu brusque, Alex passa la tête à travers le rideau qui séparait la cabine du reste de l’habitacle : « Pas trop secouée ? me demanda-t-il gentiment. Vous êtes toute blanche ! » Je mis quelques secondes à ouvrir la bouche : « Merci, mais je prendrai sans doute le train pour rentrer ». « Vous comptez déjà nous quitter ? » demanda-t-il, un sourire coquin sur les lèvres, qu’il avait presqu’aussi belles que son aîné. « Mmm… » Je ne pris pas la peine d’articuler une vraie réponse, n’en ayant aucune en stock à cet instant précis. Je me détachai, me levai et fit mine de rassembler mes affaires. Ne sachant pas s’il m’avait réellement effrayé ou si je jouais les vierges effarouchées (le savais-je moi-même ?), il fit en sorte que nous posions rapidement les pieds sur le tarmac, où une superbe Mini Cooper noire et rouge nous attendait, la clé sur le contact. Nous prîmes place à bord –mes sacs et paquets bouchant honteusement la vue arrière au conducteur, qui ne fit gracieusement aucun commentaire (décidément vraiment charmant et bien élevé, cet Alex…). Nous prîmes la direction du port, où nous montâmes à bord d’un hors-bord au nez long et fuselé. Quand le jeune homme mis les gazes, je regrettai instinctivement la chaleur moite et la cohue protectrice du métro parisien et m’agrippai une nouvelle fois à ce que je trouvais pour ne pas partir en arrière au premier coup d’accélérateur.
Très vite, nous fûmes au large et je scrutai l’horizon, espérant apercevoir le but ultime de ce périple : la fameuse Ploubelle-île. Emmitouflée dans mon coupe-vent doublé de laine polaire, mon bonnet Saint James (on s’équipe ou on ne s’équipe pas…) enfoncé sur les oreilles laissant dépasser mes mèches emmêlées par le vent, je me recroquevillai à côté de mon compagnon de voyage, visiblement enivré par la vitesse et la puissance de son engin.
Quand au loin, j’aperçus une tâche sombre, puis des falaises et une plage, puis, nous rapprochant, les contours d’une grande bâtisse de pierre, mon cœur s’emballa. J’étais heureuse. Heureuse de m’être lancée dans cette aventure, heureuse de constater que j’allais de surprise en surprise, que je me mettais (un peu) en danger et, surtout… que j’allais bientôt revoir Robin. Mon pilote me prit le bras et me sourit : « Bienvenue chez vous ».
17/07/2009 at 17 h 16 min Liens permanent
Remarques idem aux précédentes.
La rédaction est maîtrisée avec un style personnel auquel j’enlèverais l’inutile pour donner de la puissance à ce style.
La suite si tu veux bien toujours à mon retour de vacances !
17/07/2009 at 21 h 06 min Liens permanent
T’es une lectrice super attentive, c’est super! Merci, merci! Tout ça ne tombe pas dans l’oreille/œil d’une sourde/aveugle! Bonnes vacances… Et au plaisir de te lire aussi!