
Deux semaines pour prendre le large ? Difficile mais pas irréalisable. Cela va sans dire que je n’avais jamais quitté Paris, à part pour des vacances, ni même abandonné mon quartier pour un autre. Les serveurs du Saint-Jean, du Sancerre ou du Chao-Bâ, un peu plus bas, à Pigalle, ne connaissaient que moi. Il ne m’était jamais venu à l’idée de partir. Partir ? Mais pour aller où ? A Paris, on a tout.
Les offres d’emplois se déversent sur le pavé parisien telles les tombereaux de pluie un jour de grisaille.
Nous, Parigots pur jus, quelle mouche pourrait bien nous piquer pour qu’on s’expatrie dans un ailleurs forcément moins grand, moins beau ? Paris, c’est le centre du monde… enfin, de la France. Les meilleurs lycées, les meilleures prépas, les meilleures facs et grandes écoles sont à Paris. Les offres d’emplois se déversent sur le pavé parisien telles les tombereaux de pluie un jour de grisaille. La preuve, n’étais-je pas la recordwoman des CV-lettres de motiv’ envoyés ? Ouais, bon, le changement de stratégie (voir ailleurs…) s’avérait payant, fallait le reconnaître. Paris, c’est bien joli, mais ça coûte cher et ne nourrit pas (toujours… fallait bien accepter le fait que mon cas était quasi-désespéré) son engeance littéraire.
Deux jours après mon rendez-vous surréaliste avec Robin Séraphin, je commençai à faire mes valises. Pas la peine de tout emmener, j’étais proprio… Tout ce que je n’emporterais pas serait mis sous clé dans l’un des placards de l’entrée, afin que ma sous-locatrice n’y fourre pas son vilain nez –rencontrée la veille, cette copine de copine de copine en galère d’appart ne risquait pas de me voler la vedette auprès de mon voisin du dessous trop mignon. La faute à sa péninsule, comme ils disent… Elle s’était engagée sur trois mois, le temps pour moi de déterminer si mon avenir était envisageable (et envisagé par mon employeur) à Ploubelle-île…
Mes valises, donc. Dur dur de faire rentrer sa vie dans trois (petites) malles – en fait, des cantines en ferraille. Bien sûr, j’aurais largement préféré des malles Vuitton sur-mesure… Mais on ne peut pas tout avoir, hein ? Ma collectionnite aigüe pour les fringues et les bouquins fut à l’origine de longs dilemmes préparatoires à l’enfournage. Je mis un point d’honneur à n’emporter que des choses utiles (coupe-vent, polaires, jeans, bottes en caoutchouc…) en sus de ma garde-robe habituelle (mea culpa… On est coquette ou on ne l’est pas). Je dus revoir à la baisse mon équipement son-multimédia et n’empaquetai que mon petit ordi portable Hp coloré (tout neuf et ultra-girly… hihi), mon Mp3 datant de mathusalem offert par mon cousin Gaston (il s’appelle pas vraiment Gaston, mais qui s’en soucit ?) et ma collection intégrale de la Dutronc family, père, mère et fils. Mes treize paires de chaussures indispensables parvinrent à se glisser entre la série des Larcenet, Millenium, Harry Potter et Akira. Sur une île, je risquais de m’ennuyer, fallait prévoir du lourd. J’abandonnai non sans peine d’autres trésors littéraires. Les quatre filles du docteur March ainsi que les œuvres intégrales des Jonathan Coe ou Jane Austen resteraient sagement à Paris.
Trois jours furent nécessaires à ce long travail de préparation et de séparation. J’arpentai ensuite les rues de Montmartre, entrepris un après-midi de descendre la rue des Martyrs jusqu’à Cadet, puis continuai sur les Grands boulevards et jusqu’au Marais. M’imprégnant de ces quartiers tant de fois arpentés, de dimanches ensoleillés en petits matins alcoolisés. Je ne partais pas pour toujours mais le changement s’annonçait radical. J’avais besoin de faire un petit deuil, la boule au ventre, même si cela pouvait sembler ridicule. Ainsi, je vis toutes mes amies, embrassai tous mes copains, leur jurant que je ne serais pas longue et que ce départ était une très bonne chose pour moi. J’omis bien sûr de mentionner que mon futur patron était un pur canon et que sa plastique et son charme avaient pesé lourds dans la balance de ma décision. Notre rencontre semblait déjà loin néanmoins et les mauvaises raisons pour lesquelles j’avais accepté le job s’effaçaient peu à peu au profit des bonnes. Un boulot, un vrai. Intéressant de surcroît. En plus, il me serait tout à fait profitable de quitter un peu la capitale, d’aller à la découverte d’autre chose, d’un autre rythme de vie. Et rien ne m’empêcherait de revenir y passer mes week-ends. Et de revenir tout court. Bientôt, je l’espérais.
Quelques questions demeuraient pourtant sans réponse. Des questions que mes proches ne manquèrent pas de me poser. « Mais qui sont ces gens, Adèle ? Ne seras-tu pas isolée sur cette île avec ces inconnus ? », s’inquiétait ma mère. « T’es bien sûre de pas vouloir rester, tu vas bien finir par en décrocher un de boulot, t’es pas obligée de t’exiler aussi loin », reprenait en cœur ma sœur, pas tellement rassurée elle non plus. Je ne parvenais pas quant à moi à douter du bien fondé de mon départ. L’opacité relative de l’entreprise et de l’endroit que j’allais fréquenter, le milieu dans lequel je serais plongée ne me faisaient pas peur. Au contraire, j’avais hâte de quitter la vie trop bien rangée et pour le moins ennuyeuse dans laquelle je surnageais depuis des mois.
« Une voiture viendra vous prendre demain matin à 8h30. Je vous souhaite une très bonne fin de journée. »
Un matin, cinq jours avant mon départ, je reçus un coup de fil : « Bonjour Mademoiselle Laurrisson, Juliette Gasc à l’appareil. Je suis la secrétaire de M. Séraphin. Robin souhaite vous faire savoir que vous pouvez profiter demain de son avion privé qui effectue le trajet Le Bourget-Lorient. Si vous n’êtes pas disponible avant lundi, M. Séraphin vous fait savoir qu’il n’y voit aucun inconvénient, il enverra quelqu’un à la gare comme convenu. » Surprise, je ne voyais pourtant aucune raison de refuser. « Oui, c’est très gentil à lui, je suis d’accord, bien sûr. » « Une voiture viendra vous prendre demain matin à 8h30. Je vous souhaite une très bonne fin de journée. » Et elle raccrocha. Soudain prise de panique, je regardai l’état lamentable de l’appartement et commençai à m’activer. J’appelai la future occupante des lieux, une certaine Jessica, lui demandant de rappliquer au plus vite pour récupérer les clés. Je bouclai mes paquets (innombrables…) et appelai ma sœur : « Lucie, je pars demain finalement, on se voit ce soir si tu veux ». « Impossible, Jules et moi dînons chez ses parents. Mais pourquoi ce départ précipité, je croyais que ton train n’était que lundi ? » « Il me propose d’utiliser son… avion privé ! J’allais pas dire non ! » « Un avion privé ? Il est louche ce type. C’est pas possible. Il est pas éditeur, il est mafieux ou quoi ? Il blanchit de l’argent sur son îlot pourri ? Il y organise la traite des blanches ? Ça me plaît pas ton affaire… Tu m’appelles dès que t’es arrivée ! » « T’inquiète, je gère. »
N’empêche, je ne faisais pas la fière. Est-ce que j’étais comme toutes ces filles qui se pâment devant les beaux gosses mystérieux aux contours un peu… sulfureux. Finalement, j’ignorais tout de ce Séraphin. De quelle « activité principale » tirait-il tout cet argent –il en fallait un paquet pour avoir à sa disposition un avion, et entretenir un manoir, et… Pourtant, je ne parvenais pas à réellement douter. On verrait bien. « Qui ne tente rien n’a rien »… Mais « qui sème le vent récolte la tempête » ! Ou les ennuis. Une fois encore, je passais une mauvaise nuit. Je rêvais à nouveau d’embruns, de vent… de cris. Mon imagination me jouait de sacrés tours. Mes a priori sur les manoirs et la Bretagne aussi.
Le lendemain matin, je ne fus pas capable d’ingurgiter quoi que ce soit. La gorge nouée, j’attendis avec impatience la voiture qui devait m’emmener au Bourget. A 8h30 tapantes, elle était en bas et je descendis non sans mal avec mes sacs, abandonnant provisoirement mes malles (qui devaient partir le jour-même), mes quatre murs… et ma vie. Je donnai un tour de clé de me ruai dans l’escalier, sans me retourner.
17/07/2009 at 17 h 12 min Liens permanent
J’aurais bien aimé que tu développes le passage sur Paris. Y a de l’émotion qui ne demande qu’à pointer !
J’arrive pas trop à savoir la position d’Adèle. C’est très ambivalent. Elle espère revenir rapidement à Paris et en même temps elle a hâte de se barrer.
Sinon le présent dans le passé me gêne un peu et j’ai du mal à m’y retrouver dans le timing.
Note, je poursuis ma lecture, je poursuis attentivement !
17/07/2009 at 21 h 04 min Liens permanent
C’est bien! Je te félicite, héhé… Tes conseils sont très constructifs, merci!